Première partie
Tânia
Une énigme.
« Tu vois, petiote » avait conclu la grande prêtresse du Candomblé en tirant une bouffée sur son cigare bon marché et malodorant, « il te faudra être au bon endroit, au bon moment, pour réaliser ton v½u. »
La scène se déroulait dans une vaste pièce ornée de statues de plâtre polychrome représentant Saint Antoine, la Vierge Marie, le Sacré C½ur, Saint Sébastien, Saint Joseph, chacun d'eux correspondant en réalité à un saint spirite, qui Xangô, qui Yemanjà ou Oxalà, ou Oxossi, ou qui sais-je encore. Dans des récipients en terre cuite, brûlait de l'encens qui exhalait une odeur aigre douce, laquelle mélangée à la fumée des cigares rendait l'atmosphère extrêmement lourde et épaisse. Divers personnages, les médiums, vêtus de blanc ou de longues jupes de couleurs vives recouvertes de fines dentelles, le cou orné de colliers de perles de verroterie de divers coloris, semblaient recueillis dans des poses plus ou moins naturelles. Les uns assis en tailleur, d'autres debout, la tête penchée sur la poitrine ou appuyés nonchalamment sur leurs atabaques, les tambours rituels.
Tânia était restée perplexe. Au fond, cette réponse ne l'avançait guère. Si elle avait été française, elle aurait sans doute parlé de "lapalissade". Bien sûr qu'elle devait se trouver là où il fallait, au moment où il le fallait. Le tout était de savoir où il faudrait se trouver, et à quel moment. Au fond, en y pensant bien, peu importait le où et le quand. Il suffisait de se trouver au moment précis, à l'intersection de deux droites qui se croisent. Comme sur les tableaux de géométrie au collège.
Sur le coup, Tânia n'avait pas posé la moindre question. Elle s'était contentée de hocher la tête, bêtement, pour ne pas donner l'impression de n'avoir strictement rien compris à la réponse que l'on venait de lui donner.
Voici déjà quelque temps que Tânia, une jeune et splendide mulâtresse de Salvador de Bahia, au Brésil, allait consulter cette grande-prêtresse. En fait, il s'agissait de sa tante ; ou plutôt sa grand-tante, puisque Hercilia était déjà la tante de sa mère et qu'elle devait bien avoir l'âge de sa grand-mère.
Tânia aimait beaucoup cette tante qui le lui rendait bien, d'ailleurs. Elle aimait se rendre chez elle où, bien souvent elle la trouvait en transe, en train de donner des consultations à des personnes qu'elle ne connaissait pas et dont certaines venaient de très loin pour écouter les oracles donnés à travers sa tante Hercilia.
A Salvador, comme pratiquement partout au Brésil, les gens sont très versés dans le spiritisme, Umbanda, Candomblè, Macumba ou Quimbanda. Nombreuses sont les personnes qui savent communiquer avec les esprits ou les forces occultes et aiment à faire profiter autrui de leurs dons. Bien souvent ils donnent des conseils judicieux et sages et peuvent parfois prédire l'avenir avec une certaine exactitude, mais le plus souvent dans des termes assez flous et ambigus.
Tânia se demandait bien un peu, à part elle, si, s'agissant d'une personne de sa famille et de son entourage proche, les dés n'étaient pas légèrement faussés. Parler de son passé à une jeune fille que l'on a vue naître ne tient pas spécialement de la magie. Quant à prévoir son avenir et lui prédire une rencontre avec l'amour de sa vie ! Mais, au fond, toutes ces prédictions étaient tellement douces à entendre que, même dites dans des termes énigmatiques et mystérieux, c'était fort agréable et tentant d'y croire.
La hantise de la majorité des jeunes Brésiliennes est de rester vieilles filles. Pensez donc ! Il paraît qu'au Brésil il y a quatre femmes pour un homme. Comment, dans ces conditions, ne pas risquer de rester sur la touche ? Trois sur quatre au moins le font, même celles qui sont, comme c'est le cas de Tânia, considérées merveilleusement belles. Bien qu'âgée d'à peine vingt et un ans, elle ne les aurait qu'en septembre, Tânia se faisait déjà du souci pour son avenir.
Bien sûr, elle sait qu'elle est très belle. Elle est raisonnablement instruite, travailleuse et bonne ménagère. En tant que s½ur aînée, n'aide–t-elle pas à élever ses trois s½urs et son frère ? Mais, elle se demande si tout cela est toutefois suffisant pour arranger un mari. Autour d'elle, presque toutes ses amies sont déjà mariées depuis un an ou deux.. Certaines ont même un enfant. Ah ! comme elle les envie secrètement tout au fond d'elle même lorsqu'elle les voit allaiter leur progéniture.
Plus que tout, elle redoute de rester pour compte. Voilà pourquoi elle est allée, une fois de plus, consulter tante Hercilia. C'était en fait pour s'entendre dire que son Prince Charmant allait venir, qu'elle allait le reconnaître et qu'ils seraient heureux pour l'éternité. Or, voici qu'à cette question cruciale on lui donne ce genre de réponse ambiguë, quoique logique : « être au bon endroit, au bon moment ».
Tânia décida de rentrer chez elle à pied. Elle aurait ainsi plus de temps pour réfléchir et penser à tout cela.
En chemin, elle essaya d'imaginer son Prince Charmant. Riche, sans aucun doute. Jeune et beau aussi. Certainement étranger, un Européen de préférence. D'ailleurs, elle n'aime pas trop les Américains. Le choix semble difficile, les uns ont mauvaise réputation, les autres sont taxés de grossiers, on dit de certains autres qu'ils sont efféminés. Une chose est sûre cependant : il faut qu'il soit étranger. Elle avait déjà eu des aventures avec des gars du coin, des jeunes de son âge, mais elle les trouvait fades et sans grâce. Immatures. Elle avait bien aussi essayé avec des personnes plus âgées, pères ou oncles de ses amies, mais tous étaient mariés et fidèles, selon ce qu'ils prétendaient, bien que tous semblaient bien disposés à donner un coup de canif dans le contrat de mariage avec elle, pour assouvir leurs instincts. « Le sexe, prétendaient-ils, n'engage à rien. Le sexe est purement animal ; un mâle et une femelle qui s'accouplent. Il n'y a pas besoin d'y mêler nécessairement des sentiments.»
Cette manière de penser attriste plus d'une jeune fille, et Tânia en souffrait terriblement.
Elle rêvait secrètement de rencontrer le grand amour. Et pour ce faire, il lui faudrait aller quelque part au moment adéquat. Toutefois, cela ne lui disait ni où, ni quand. Elle en voulait plus ou moins à sa tante de n'avoir pas été plus claire dans ses propos.
N'aurait-ce pas été plus facile si elle avait dit carrément : « Va tel jour à tel endroit » ? Les endroits touristiques à Salvador ne manquent pas. A commencer par le Pelourinho, l'élévateur Lacerda, le Marché Modèle, l'Eglise de NS du Bonfim et les 365 autres, les plages...
Par où fallait-il commencer ?
Tout en cheminant dans les rues encombrées et bruyantes de la ville, elle se posait des tas de questions et n'entrevoyait aucune réponse possible. C'est alors qu'elle prit sa décision : elle irait carrément poser la question à sa tante et l'obliger ainsi à être plus explicite dans sa réponse.